Une image du gigantisme des mines modernes…

Connaissez-vous «the next oil» ou l’énergie du XXIe siècle ? 

Non? Pourtant, après la machine à vapeur et son charbon, après le moteur thermique et son pétrole, cette «nouvelle source d’énergie» devrait grâce aux technologies dites vertes (réputées plus efficientes, plus propres,…) permettre d’engager l’humanité dans la troisième révolution énergétique et industrielle… Seulement, cette fois encore, cette «énergie propre», s’appuie sur une ressource primordiale : les métaux rares. 

Or ces métaux rares sont désormais l’objet d’une «ruée vers l’or», ou plus exactement d’une véritable guerre mondiale, ainsi que l’explique Guillaume Pitron dans son ouvrage édifiant «La face cachée de la transition énergétique et numérique». Après plus de 8 années d’enquête aux quatre coins de la planète, G. Pitron l’affirme : «Ces métaux rares sont en train de transformer notre monde, peut-être comme jamais» et de manière insoupçonnée pour beaucoup…

Iridium, indium, vanadium, tungstène, platine, gallium… ce sont ainsi 27 métaux aux noms souvent méconnus mais aux propriétés extraordinaires qui forment la fratrie des «métaux rares» désormais essentiels pour nos industries de pointe. Leurs propriétés chimiques uniques en font les vitamines de la transition énergétique et numérique. Sans eux, pas de batteries électriques, de panneaux photovoltaïques, d’éoliennes, ou de fibre optique, pas possible d’imaginer un TGV à 500 km/h et nos téléphones portables feraient la taille d’une brique, n’auraient ni écran tactile ni vibreur.

“Green techs” et métaux rares !

Mais ces minerais sont présents en quantité infime dans la croûte terrestre. Naturellement mélangés à d’autres métaux plus abondants (fer, aluminium, etc.), ils exigent d’extraire et purifier des tonnes de terre pour in fine en obtenir quelques kilos. 

Ainsi en moyenne 16 tonnes de roche sont nécessaires pour extraire 1kg de cérium, 50 tonnes pour le gallium et jusqu’à 1200 tonnes pour obtenir un malheureux kilo de lutécium! Les scientifiques parlent de rareté géologique mais aussi industrielle! Piliers essentiels des «green techs» et du numérique, ils sont dès lors la «clé du capitalisme vert» affirment même nombre d’énergéticiens ou technoprophètes. 

Une chose est sûre, notre futur high-tech «écologique» sera toujours plus tributaire de ces minerais dont l’omniprésence dans notre économie mais aussi notre vie du quotidien ne cesse de croître. Bien qu’encore à son début, la transition énergétique est bel et bien en marche. Le passage d’une économie fortement carbonée à une économie «verte et vertueuse» semble, légitimement, faire l’unanimité… 

En dix ans, les énergies éoliennes ont été multipliées par 7, le solaire photovoltaïque par 44, les énergies renouvelables représentent 19% de la consommation d’énergie finale dans le monde et l’Europe prévoit de porter cette part à 27% dès 2030 ! 

Pourtant à lire G. Pitron, cet engouement mériterait d’être tempéré au moins sur deux plans : économique et stratégique premièrement mais,  paradoxalement, écologique également !

Une nouvelle dépendance…

Comme l’analyse G. Pitron, la Grande-Bretagne a dominé le XIXe grâce, notamment, à son hégémonie sur la production de charbon, et une bonne partie des événements de la seconde moitié du XXe siècle peuvent se lire à travers le prisme de l’ascendant pris par les USA et l’Arabie sur la production et la sécurisation des routes du pétrole. Eh bien, désormais en cette première moitié du XXIe siècle, un État est en train d’asseoir sa domination par la production, la consommation et l’exportation des métaux rares : la Chine. 

En effet, l’empire du Milieu est aujourd’hui en position de quasi-monopole sur la production mondiale de la majeure partie des métaux rares et contrôle même plus de 90% de la production de terres rares ! 

«En voulant nous émanciper des énergies fossiles, en basculant d’un ordre ancien vers un monde nouveau, nous sombrons en réalité dans une nouvelle dépendance encore plus forte», alerte G. Pitron. 

Pourtant dès 1992, Deng Xiaoping (alors numéro un chinois) avait prévenu: «le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine aura les terres rares». 

L’histoire retient toutefois que ce sont bien les États-Unis qui, dans les années 70, furent les leaders sur ce marché mondial singulier, l’Europe n’y étant pas sans atout. Mais avec la prise de conscience écologique des années 80 et sous la pression de certains lobbies, les Occidentaux décidèrent qu’il ne fallait plus de mines chez eux : extraire des métaux rares était trop sale et trop coûteux en énergie. 

La stratégie de l’empire du Milieu

Dès lors, les Chinois y virent une aubaine, tant pour satisfaire leur quête de croissance effrénée du moment que pour se placer, projetant une vision géopolitique de long terme. 

Pendant des décennies, au prix d’un dumping social et environnemental sans précédent, l’empire du Milieu inonde l’Occident de métaux rares très peu chers. Métaux et terres rares qu’il exploite sur son territoire mais aussi ailleurs, notamment en Afrique, dans des mines sur lesquelles il a fait main basse, moyennant quelques arrangements ou aides au développement!

 Cette situation arrange tout le monde, d’un côté les pays occidentaux développent leurs nouvelles technologies à faible coût, de l’autre les Chinois s’enrichissent. 

Tout va bien dans le meilleur des mondes, jusqu’au tournant des années 2000, la Chine tant pour des raisons de politique interne qu’externe, décide d’activer les leviers économiques et géopolitiques que sont désormais ces ressources rares. Sa croissance et ses besoins en métaux rares explosent. Pour satisfaire sa demande intérieure et développer ses propres technologies, Pékin décide de fermer le robinet. Après avoir gavé l’Occident en métaux rares, le pays restreint ses exportations et pense avant tout à sécuriser ses approvisionnements. La stratégie des nouvelles «routes de la soie» est en germe… 

L’empire du Milieu veut faire sa propre transition énergétique, l’innovation est devenue son mantra. Les technologies vertes et le numérique sont les nouveaux moteurs de sa croissance. Pour assurer son avance industrielle, Pékin s’approprie les technologies occidentales par des «deals» bien capitalistes! 

Le monopole chinois…

Ainsi, en échange d’un accès direct et illimité aux métaux rares, de nombreux industriels migrent vers l’empire du Milieu. Dès lors, les Chinois accèdent aux laboratoires de recherche, sous couvert de co-innovation, ils «sinisent» les brevets européens et américains. 

En quelques années de «chantage aux métaux rares», la Chine est devenue le leader mondial de la transition énergétique… comptant bien asseoir son hégémonie et en jouer sur la scène mondiale !

Si la Chine n’est pas la seule à développer une logique de spécialisation minière et de recherche d’une position de quasi-monopole s’agissant des métaux rares (la RDC détient 64% du cobalt, l’Afrique du Sud 83% de l’iridium et du ruthénium, le Brésil 90% du niobium,…), la Commission européenne dans un récent rapport le reconnaît : «La Chine est désormais le pays le plus influent en ce qui concerne l’approvisionnement mondial en maintes matières premières critiques».

«Nous pensions nous affranchir des pénuries, des tensions et des crises créées par notre appétit de pétrole et de charbon, nous sommes en train de leur substituer un monde nouveau de tensions et de crises inédites ! L’Opep, ce sont quatorze pays qui produisent 41% du brut, la Chine c’est aujourd’hui 95% des terres rares, 87% de l’antimoine et du magnésium, 84% du tungstène, 82% du bismuth…» affirme G. Pitron.

«Nous avons délocalisé la pollution»

Et c’est donc bien la souveraineté énergétique d’abord mais aussi des pans les plus stratégiques de notre économie future (robotique, intelligence artificielle, hôpital numérique, cyber sécurité, biotechnologies, armements, objets connectés…) qui sont sous menace de dépendance !

Mais il est une autre facette de cette nouvelle donne énergétique sur laquelle G. Pitron se fait plus accusateur : «Un fabuleux marketing nourrit l’illusion que toutes les énergies renouvelables sont vertes. Nous oublions sciemment que la plupart sont tributaires de l’extraction de métaux sales !»  Et il sait de quoi il parle lui qui a enquêté durant de longs mois en divers pays d’Afrique, en Indonésie ou en Mongolie intérieure, la principale région minière chinoise : «c’est un enfer de Dante. Aucune réglementation n’est appliquée. Les usines rejettent leurs effluents toxiques directement dans les sols. La population paye un lourd tribut avec un taux de cancer très élevé. Nous avons juste délocalisé la pollution et faisons semblant de faire du propre chez nous… grâce à des pays qui sont prêts à sacrifier leur environnement – et une partie de leur population – pour s’enrichir et se développer en produisant ces minerais».  

Vrai problème… fausse réponse ?

Sans reprendre ici l’exemple «du mythe de la voiture électrique qui permet de rouler propre» comme l’appelle G. Pitron, pour laquelle il qualifie le terme «zéro émission» de délirant (en s’appuyant notamment sur une récente étude de l’Ademe, qui révèle que sur l’ensemble de son cycle de vie, un véhicule électrique génère presque autant de carbone qu’un diesel… et ce, avant même que l’on se penche sur l’origine de la production d’électricité – charbon, nucléaire, gaz de schiste… –), ce qui interpelle c’est l’interrogation sur la trajectoire de développement choisie. 

Car cette transition énergétique et numérique ne semble nullement remettre en cause (bien au contraire) le modèle  promu par les chantres de la mondialisation heureuse…

Qu’importe les conséquences, tant à l’échelle mondiale que sur nos territoires, les «technoprophètes» vous expliqueront comment il faudra désormais vivre (ou pas!) dans leur nouveau monde !