“Maître Hsi”, l’érudit,
disciple de Confucius,
était esclave
de l’opium…

Maître Hsi, comme tout le monde l’appelait, n’était plus que l’ombre de lui-même. Lui, l’homme lettré, pratiquement le seul érudit parmi la population pauvre d’Ouest-Chang dans la région de Shanxi, au cœur de la partie septentrionale de la Chine était, comme tant de ses voisins, tombé sous l’esclavage de l’opium. Petit à petit, sa santé s’était dégradée, et bien que relativement jeune encore, il avait perdu toute sa vitalité. 

L’hiver 1877-1878 avait été difficile. La famine avait fait de terribles ravages, des milliers de personnes âgées et d’enfants avaient péri. 

Une population hostile aux étrangers…

Puis, un jour, vers la fin du mois de mai 1878, la rumeur arriva que deux étrangers étaient venus s’installer à PingYang, la ville principale de la contrée, située à une quinzaine de kilomètres de leur village. Il s’agissait de deux missionnaires anglais, le méthodiste David Hill et son collaborateur M. Turner, qui faisaient partie de la Mission intérieure de la Chine, créée par Hudson Taylor.  

Connaissant la réticence des habitants envers les étrangers, les missionnaires Hill et Turner avaient tout fait pour s’intégrer jusqu’à changer leur nom et adopter la tenue vestimentaire de la population. Très peu d’étrangers s’étaient déjà aventurés dans ce pays où les habitants restaient très attachés aux coutumes des ancêtres et hostiles à tout ce qui venait d’ailleurs.

Ils se souvenaient trop bien des étrangers qui avaient introduit l’opium dans leur contrée, poussant les paysans à abandonner les cultures traditionnelles, qui jusque-là avaient toujours nourri la population, pour consacrer de vastes étendues à la culture du pavot afin d’en extraire cette drogue puissante et destructrice.

Alors, pour eux, l’arrivée des deux missionnaires ne présageait rien de bon. 

Attaché au culte des ancêtres

Maître Hsi quant à lui était partagé entre ce sentiment de rejet, de haine même et puis une certaine curiosité, l’envie de l’érudit qu’il était de connaître les doctrines que ces hommes annonçaient : l’adoration d’un Dieu unique, créateur de toutes choses. Hsi était depuis son enfance un fidèle disciple de Confucius, il était aussi fortement attaché au culte des ancêtres, si enraciné dans cette contrée. Toutefois, tout en gardant une grande réserve, il voulut en savoir davantage sur la foi chrétienne, et lorsqu’un jour, on lui apprit que les deux Blancs demandaient aux érudits de la région d’écrire un essai sur la religion et que le meilleur essai serait récompensé par un prix, il voulut concourir, et il obtint le premier prix.

Pour le recevoir, il fallait se rendre à PingYang. Il avait tellement peur d’être «ensorcelé» par les missionnaires qu’il envoya d’abord son beau-frère, mais on lui répondit qu’il fallait qu’il vienne lui-même. N’ayant pas d’autre choix, Maître Hsi décida finalement de prendre le risque de se rendre personnellement dans la demeure de David Hill. Il n’oublia jamais l’accueil chaleureux du missionnaire. Lorsque, enfin, il osa lever les yeux pour regarder son interlocuteur en face, toute crainte disparut en un instant.

En un instant, il trouva la vérité qu’il avait en vain cherchée…

Des années plus tard, Maître Hsi raconte ainsi ce moment :

«Un regard, un mot, c’était assez! Comme la lumière du jour chasse les ténèbres, ainsi la présence de M. Hill dissipa toutes les rumeurs que j’avais entendues. Tout sentiment de crainte s’évanouit, mon esprit trouva le repos… Je me souvins des paroles du penseur chinois Meng Tseu: “Si le cœur d’un homme n’est pas droit, son œil le trahira certainement”. Le regard de M. Hill était le regard d’un homme bon.»

 Le missionnaire n’exerça aucune pression sur son hôte et les deux hommes se séparèrent en amis. Peu de temps après cette première rencontre, David Hill l’invita à venir quelques jours chez lui pour lui enseigner davantage la langue et la culture chinoises. Ces quelques jours allaient s’avérer décisifs pour l’érudit chinois. 

Le missionnaire n’exerça toujours aucune pression sur lui, mais ce que Maître Hsi vit dans la maison de celui-ci l’impressionna fortement: la dignité, le respect, la chaleur humaine qui régnaient dans ce foyer le touchèrent au plus profond de son être. Dans la chambre que l’on mit à sa disposition, il découvrit un exemplaire du Nouveau Testament que le missionnaire y avait placé discrètement à son intention. 

Quelque temps auparavant, il n’aurait même pas osé toucher à ce livre, considéré comme extrêmement dangereux, mais là, il le prit, l’ouvrit, commença à lire et découvrit le message le plus merveilleux qu’il ait jamais lu: la vie du Seigneur Jésus, son enseignement, ses miracles… et puis, surtout sa mort pour expier les péchés de tous ceux qui venaient à lui, sa résurrection. En un instant, il comprit qu’il se trouvait là devant la vérité qu’il avait en vain cherchée dans les enseignements de Confucius, de Bouddha ou d’autres maîtres de l’Orient.

Avait-il été «ensorcelé par les diables étrangers» ?

Au fur et à mesure qu’il avança dans sa lecture, la conscience de sa propre indignité, le fardeau de son péché, son esclavage sous l’opium… tout cela devint insupportable. Il posa le livre, se mit à genoux, et là, seul devant Dieu, ce Chinois lettré, si fier de sa religion, de son savoir, abandonna sa vie entre les mains du Sauveur du monde, implorant sa grâce et recevant la certitude du pardon. 

Ce fut là un demi-tour complet, le début d’une vie si riche qu’il n’aurait jamais cru que cela était possible. Pour le missionnaire Hill, la conversion de Maître Hsi fut aussi une étape importante dans l’annonce de l’Évangile à cette population, et dans sa biographie, il évoque à plusieurs reprises la conversion de cet homme érudit et son service zélé pour Dieu.

Dans un premier temps après cette rencontre qui bouleversa sa vie, Hsi dut cependant connaître le rejet, suivre un chemin d’incompréhension où sa foi allait être mise à rude épreuve.

Rapidement, la nouvelle se répandit dans toute la région de Shanxi: Maître Hsi était devenu chrétien ou, comme le disaient les habitants de la contrée «il avait été ensorcelé par les diables étrangers».

Personne n’aurait imaginé qu’un homme comme lui se laisserait entraîner vers une religion étrangère!

Une totale délivrance de l’opium !

Pour les habitants d’Ouest-Chang, sa ville, c’était une calamité! Surtout lorsqu’ils apprirent que Hsi avait abandonné et même brûlé les idoles auxquelles il avait été si attaché.

Un autre fait avait également intrigué et impressionné ses voisins: il avait cessé de fumer de l’opium. Il ne semblait même pas éprouver le besoin d’en fumer. Non seulement, il était définitivement libéré de cet esclavage, mais tout le monde était témoin de sa totale guérison de tous les néfastes effets de cette drogue sur sa santé. Avant, il se traînait péniblement, maintenant il avait retrouvé tout son allant.

La conversion de Hsi était devenue un sujet de conversation de tous les jours. Certains disaient que les missionnaires l’avaient acheté à prix d’argent, mais son train de vie contredisait absolument une telle explication. Le lettré, auparavant si orgueilleux, était devenu un homme humble, simple, recherchant plutôt les travaux manuels. Sa propriété n’avait jamais été aussi bien entretenue.

Et ce qui frappait le plus son entourage: Maître Hsi paraissait continuellement heureux. 

Malgré ces signes positifs, il devint l’objet de mépris. Pour son entourage, c’était une offense impardonnable d’avoir abandonné ses croyances ancestrales. La bourgeoisie, notamment, le renia. Et tout le monde était convaincu que le châtiment du ciel allait l’atteindre.

La première personne à réaliser sa transformation fut son épouse. Le couple avait perdu son fils unique, et en Chine, le fait de ne pas avoir de fils était un drame qui conduisait la plupart du temps au divorce, au rejet de la femme. Mais Hsi ne l’avait pas vendue et n’avait même pas pris une seconde épouse, et sa femme ne pouvait que constater la révolution qui avait eu lieu dans la vie de son mari, autrefois violent et autoritaire. 

Une autre personne qui découvrit avec étonnement la métamorphose de Hsi fut sa belle-mère. Celle-ci avait au début été accueillie dans le foyer du jeune couple, mais dans la suite du temps, elle en avait été chassée et abandonnée à un triste sort. Quel ne fut pas son étonnement lorsqu’un jour son gendre vint la voir pour la supplier de revenir dans son foyer où elle serait désormais traitée avec amour et dignité. D’abord, elle crut que son gendre avait perdu la raison, puis, toute heureuse, elle constata combien c’était maintenant un autre homme.

Le temple dédié aux idoles fermé…

Petit à petit, les membres de sa famille acceptèrent l’Évangile, un petit groupe commença à se réunir dans son foyer pour entendre la Parole de Dieu, et, sûr de l’appel du Seigneur à son service, tout naturellement Maître Hsi devint le pasteur Hsi, exerçant un ministère béni, non seulement dans sa ville mais dans toute la région, comme le raconte la belle-fille du pionnier anglais Hudson Taylor, dans son livre “Hsi, pasteur chinois”.

Après deux années de mépris et d’oppositions de toutes sortes, les habitants d’Ouest-Chang changèrent complètement leur attitude à son égard, à tel point qu’on lui demanda de devenir maire de la ville. D’abord réticent, leur expliquant que désormais son service était uniquement pour le Dieu des chrétiens, comme ils insistaient, il accepta cette charge pour un temps limité… et à une condition : que le temple dédié aux idoles soit fermé. De façon étonnante, après quelques réticences, la condition fut acceptée, et Maître Hsi servit pendant trois années la population en tant que maire tout en poursuivant l’œuvre d’évangélisation, avant de se consacrer à plein temps au service de Dieu en collaboration étroite avec la Mission à l’intérieur de la Chine.

Un ministère itinérant

Outre un ministère pastoral de grande envergure, le pasteur Hsi eut le souci de venir en aide à tous ceux qui, comme lui avant sa conversion, étaient esclaves de l’opium.

Il fonda notamment une vingtaine de refuges d’accueil où beaucoup de nouveaux convertis, esclaves de cette drogue, furent délivrés. Durant les dernières années de sa vie, il passait dix mois sur douze à exercer un ministère itinérant, voyageant le plus souvent à dos d’âne.

En 1895, à l’âge de 60 ans, épuisé par tous les voyages missionnaires, il eut un malaise lors d’une réunion. Il ne retrouva plus ses forces et après des mois de repos paisible à la maison, entouré de son épouse et recevant beaucoup de visiteurs, il s’en alla auprès du Seigneur, laissant un grand vide dans toute la région. Durant ces mois, confiné dans sa chambre où autrefois il ne faisait que fumer de l’opium, il eut l’occasion, comme il le raconte, de mesurer le chemin parcouru. Les années avaient fui comme un rêve, mais il ne regrettait qu’une chose: avoir fait si peu pour le Seigneur, tout en se souvenant avec reconnaissance de toutes les âmes sauvées et des milliers de victimes de l’opium arrachées à l’abîme.

Joncques chinoises sur le fleuve Yangtsé, qui traverse le pays
sur 6300 km, du plateau tibétain à la Mer de Chine…