«Elkhir-Râs!» – «Le bien seulement»,

et selon la tradition des Touaregs, le grand Targui au litham tendu jusqu’au-dessous des yeux, salua le lieutenant français des compagnies sahariennes, la main levée, paume ouverte en signe de paix…

C’est ainsi que R. Frison-Roche, l’un des plus grands guides du XXe siècle, journaliste et écrivain, qui a tant sillonné le désert du Sahara, évoque l’une des coutumes venues du fond des âges.

«Elkhir-Râs!» – «Le bien seulement» – (en tamasheq, langue des Touaregs).

Les manières d’accueillir ou d’aborder celui qui arrive ou que l’on croise se ressemblent depuis les temps immémoriaux et quelles que soient les coutumes des diverses ethnies,

les paroles de salutation, le geste qui prouve que la main ne tient aucune arme, ont la même signification et soulignent que les intentions ne sont pas belliqueuses.

Certes, paroles et geste ne suffisent pas, et parfois même cachent des desseins redoutables… mais généralement un code d’honneur oblige à respecter cette règle d’accueil sous peine de rendre très difficile la vie quotidienne des uns et des autres et de déchaîner le cycle de la violence.

Bien évidemment, au-delà des attitudes et des usages, il faudrait que les sentiments soient empreints de la même bienveillance… et ce n’est pas toujours le cas, l’apparence dissimulant parfois beaucoup d’hypocrisie.

«Le savoir-vivre» de notre civilisation qui, poussé à l’extrême devient un carcan confinant au ridicule, n’est rien d’autre cependant que cette convention établie pour faciliter les relations sociales; quand le tact et la prévenance en constituent la règle de conduite, il correspond bien à la réflexion empreinte d’humour que fit un auteur dont je ne me rappelle plus le nom: «Je ne puis définir ce qu’est le savoir-vivre, mais quand il manque, je m’en aperçois immédiatement»!

Quelle que soit la forme que revêt l’attention pacifique portée à l’autre, elle vaut mieux que l’indifférence et plus encore que l’hostilité.

«Le bien seulement», très belle formule qui, si elle reflète vraiment la pensée du cœur, est pleine de noblesse.

Encore faut-il que l’intention qu’elle exprime soit suivie d’effets!

Notre «bonjour», ou «comment allez-vous», sans posséder une signification aussi profonde, est cependant une façon polie et paisible d’aborder le prochain.

Le «shalom» des Hébreux va bien au-delà, car outre la salutation, il est porteur de paix et de volonté de bénédiction.

«La paix soit avec toi», «le bien seulement»,

quel programme ! quelle ligne de conduite!

En notre époque matérialiste qui sécrète l’indifférence, la méfiance même, et pousse au repli sur soi… tout signe de paix, et d’amitié, sont les bienvenus.

Hélas, alors que les enfants et les jeunes devraient être sérieusement éduqués dans cette voie afin qu’ils se «civilisent»  et apprennent à respecter et aimer leurs semblables,

ils ont, au contraire, chaque jour devant leurs yeux des contre-exemples!

Certaines bandes dessinées, certains films, certaines «chansons» exaltent la violence, les instincts les plus bas… banalisant l’agressivité, le mépris de l’autre… Faut-il s’étonner que la rue, et de plus en plus de cours d’écoles, deviennent le théâtre de ce retour à la barbarie!

«Le bien seulement»!

Quelle source de méditation.

Quelle invitation à effectuer un retour sur soi-même pour éprouver les sentiments profonds du cœur, les motivations véritables, à examiner nos comportements dans le quotidien tout comme lors des moments plus intenses de notre existence.

Au-delà de l’apparence, du vernis de la civilisation si nécessaire pour que les relations sociales puissent se perpétuer,

qu’en est-il en vérité?

Notre monde est déchiré par de terribles, et parfois dramatiques affrontements, qui engendrent tant de souffrances,

nos sociétés connaissent des tensions redoutables… Il serait vain et coupable de se voiler la face!

Mais en dépit de tout, il ne faut pas se résigner, ni se décourager…

«Heureux ceux qui construisent la paix» dit le Christ.

Le chemin est ardu, mais l’espoir demeure.

«Elkhir-Râs!» «le bien seulement»

«Shalom».

Pasteur Yvon Charles