Le Docteur Hans Killian.

La tension était à son comble dans la salle d’opération d’une clinique de Fribourg, en Allemagne, vers les années 1950. Tout était prêt pour l’opération. L’anesthésiste était sur le point d’endormir le patient. Le chirurgien était entouré de toute son équipe d’assistants.

Le docteur Hans Killian se trouvait devant un choix difficile. Il était bien conscient de l’enjeu et de son immense responsabilité personnelle. De sa décision dépendait la vie d’un homme. 

Examinant avec soin la plaie purulente à la tempe du patient qui venait d’arriver de Gundesheim, un faubourg tout proche, le Dr Killian avait tout d’abord partagé le diagnostic du Dr Siegel, un ami de longue date, qui lui avait confié le malade. Celui-ci pensait qu’il s’agissait d’un anthrax staphylococcique, plusieurs cas semblables ayant été constatés dans l’atelier du matelassier où travaillait cet homme. 

Une erreur pouvait entraîner la mort !

Mais quelque chose dans le diagnostic le gênait. Tout n’était pas clair. Et une erreur de sa part pouvait provoquer le décès du patient.

Une seule chose faisait hésiter le Dr Killian : une escarre blanchâtre qui d’habitude n’était pas associée à l’anthrax, et qui lui fit penser plutôt à un phlegmon du cuir chevelu, une infection redoutable, située, dans le cas présent, près de l’œil qu’il ne pouvait déjà plus ouvrir.

Dans le cas d’un phlegmon, il fallait opérer d’urgence, sinon l’œil du patient, voire sa vie même, était en danger. Dans celui d’un anthrax staphylococcique, compte tenu des thérapeutiques connues à l’époque, il ne fallait surtout pas y toucher, car la moindre incision risquait d’envoyer des staphylocoques dorés dans le sang, entraînant la mort.

“Voici ce que nous allons faire, expliqua-t-il au patient qui, malgré le danger, semblait calme et confiant : nous allons prélever, dans la pustule de la tempe, un peu de liquide, qui sera envoyé au laboratoire pour analyse. S’il y a des staphylocoques, l’opération est exclue, s’il n’y en a pas, il s’agit d’une grave suppuration du cuir chevelu qui met en péril votre vue, peut-être même votre vie, ce qui signifie qu’il faut opérer d’urgence.”

Prélever des échantillons pour analyse représentait déjà un danger, mais en prenant toutes les précautions possibles, il réussit à enlever un peu de liquide. Il confia l’échantillon à un garçon de courses, mais c’était au milieu du siècle dernier, et celui-ci n’avait pas à sa disposition de moyens de transport plus rapides que le vélo, et le laboratoire se trouvait à une certaine distance.

Par téléphone, le Dr Killian informa de la situation le médecin du laboratoire, le Dr Pfaundler et lui demanda de faire une recherche urgente de staphylocoques dorés, et de le rappeler aussitôt qu’il aurait le résultat.

L’attente fut longue et éprouvante. Le patient était déjà installé dans la salle d’opération, et il n’était pas possible de repousser trop longtemps la décision.

Enfin, le téléphone sonna. Le Dr Pfaundler n’avait trouvé aucun staphylocoque, ce qui excluait l’anthrax ! Normalement, cette information aurait dû apaiser le chirurgien. C’était finalement tout ce qu’il avait besoin de savoir. Mais tout en remerciant son confrère, il ne put se libérer d’un sentiment de malaise, réaction qu’il décelait aussi chez une jeune assistante stagiaire, le Dr Monica, qui avait suivi l’examen du malade. Pendant une minute, le Dr Killian lutta contre un pressentiment qu’il n’arrivait pas à expliquer, puis il se redressa et retourna dans la salle d’opération.

“Ce n’est pas un anthrax, dit-il au malade, le bactériologue n’a rien trouvé.”

Le regard du Dr Monica exprimait une profonde angoisse…

L’homme le regardait gravement mais semblait toujours aussi confiant.

En silence, le Dr Killian se prépara à opérer. Un dernier coup d’œil à l’étrange croûte blanchâtre de la tempe – cette croûte à l’origine de ses doutes –, puis il leva la main, signe que l’intervention allait commencer.

En face de lui, il aperçut le Dr Monica, dont le regard exprimait une profonde angoisse, comme si elle voulait lui envoyer un ultime message : “Es-tu vraiment sûr ?”

Alors, il lâcha le bistouri, arrêta la main du stagiaire qui s’apprêtait à injecter le produit anesthésiant.

“Je ne peux pas le croire, s’écria-t-il, c’est impossible, il y a une erreur quelque part! Je vais faire un second prélèvement. Je crains d’être resté trop en surface, tout à l’heure.”

Et le garçon de courses qui venait juste de rentrer, dut repartir aussitôt, tandis que le chirurgien rappelait le Dr Pfaundler, tout confus d’importuner une deuxième fois le bactériologue bien connu, qui était une sommité.

“Je suis désolé de vous déranger encore une fois, dit-il, mais je n’ai pu me résoudre à opérer… Je vous en prie, cher ami, refaites l’examen microscopique dès que vous serez en possession du nouvel échantillon… et rappelez-moi !”

L’attente fut encore une fois longue, très longue. Le Dr Killian faisait les cent pas, incapable d’entreprendre quoi que ce soit.

«Pourvu qu’il ne soit pas trop tard, ce serait épouvantable…!»

Quand enfin le téléphone sonna, il reconnut à peine la voix du Dr Pfaundler, tellement celui-ci était bouleversé.

“N’opérez pas, mon ami… ne faites rien, s’écria-t-il! Pourvu qu’il ne soit pas trop tard, ce serait épouvantable… les nouveaux prélèvements grouillent de microbes, les frottis sont une véritable culture de staphylocoques…”

“Rassurez-vous, parvint-il à répondre, tout va bien. Je n’ai pas encore opéré.”

Les jambes flageolantes, il retourna dans la salle d’opération.

“Il n’y aura pas d’opération, annonça-t-il. Nous avons eu raison d’hésiter, c’est quand même un anthrax.”

Trois semaines plus tard, après un traitement approprié, le patient quittait la clinique, guéri.

C’est le Dr Killian lui-même qui raconte ce souvenir de sa carrière de chirurgien. Ce grand spécialiste, très humain, mais aussi profondément croyant, a écrit plusieurs livres dont deux titres, “Sous le regard de Dieu” et “Tant que le cœur bat”, définissent bien son attitude face à son métier et aux personnes qui s’en remettaient à lui. 

“J’ai toujours considéré le malade, dit-il, comme un camarade engagé à mes côtés dans la lutte contre la souffrance et la mort. Une conception dont découlent certains impératifs moraux, notamment une franchise absolue, une confiance réciproque totale, une fidélité de tous les instants, au point de vue médical, comme sur le plan humain.”


Dans la ville allemande de Fribourg…